Love with a few hairs (BABY DOC)

Septembre 2017

Installation Love with a few hairs, de BABY DOC (alias Camilla Wills et moi-même) dans le cadre de l’exposition collective Œil de lynx et tête de bois, sur l’invitation d’Émilie Renard et Barbara Sirieix, à Occidental Temporary, Villejuif. Avec Martine Aballéa, BABY DOC, Julie Béna, Nina Childress, Jagna Ciuchta, Marie-Michelle Deschamps, David Horvitz, Jirí Kovanda, Agnieszka Polska, Jean-Charles de Quillacq, Céline Vaché-Olivieri, Benjamin Swaim, Jo-ey Tang, France Valliccioni.

 

 

Œil de Lynx et Tête de Bois

“Occidental temporary” est une contraction entre l’hôtel Occidental, décor d’un film de Neil Beloufa, et l’espace d’exposition temporaire qui lui a été adjoint. Comme son nom, cet espace imbrique deux décors, celui d’un hôtel et celui d’un cube blanc. Ces deux parties, de surfaces équivalentes mais que tout oppose, sont chacune à leur manière les réceptacles de constructions dramaturgiques et porteuses de pouvoirs évocateurs forts.
La fonction initiale du décor de l’hôtel est d’être un trompe-l’œil pour un tournage, un second plan en façade pour une image. Une fois séparé de la fiction pour laquelle il a été conçu, il en devient son archive partielle, le témoin matériel d’un usage passé. En devenant un espace d’exposition, il montre son envers ainsi que sa possible transition vers d’autres fonctions et vers d’autres fictions. D’autre part, les cimaises blanches déterminent un espace spécifique de perception, lui aussi chargé d’histoire et de mythes – la transparence, la neutralité du blanc, la luminosité forte, la volonté de tout montrer, de tout voir, de tout maîtriser, l’œuvre isolée, figée et dissociée de son contexte de production. Or ici le cube blanc, par son caractère transitoire au sein de l’atelier devient vraiment un décor, comme le reflet déformé des cimaises de l’hôtel.
À partir de ces deux espaces où le lieu concret de la fiction reste trouble, nous avons invité les artistes à travailler autour du double. Le film de Jacques Rivette « Céline et Julie vont en bateau » (1974) est très vite devenu une source d’inspiration pour relire cet espace double à l’image de notre relation de travail à deux têtes. Illustrant le principe de duplicité cher à Rivette, deux espaces cohabitent dans ce film : celui d’un réel identifié et joyeux où Céline et Julie se rencontrent, et son alternative à l’image, celui d’une maison fermée, scène d’une pièce de théâtre prise dans une boucle perpétuelle et morbide dans laquelle les deux femmes ont un rôle à jouer. Le double n’apparaît pas seulement comme motif de l’illusion mais aussi comme stratégie d’émancipation et de critique envers les conventions du théâtre que Rivette place dans un temps reculé, en décalage par rapport au temps sur lequel le cinéma a prise, plus proche grâce à l’improvisation et au montage de ce qui pourrait être le présent. Ce film nous inspire aussi dans sa construction car Jacques Rivette l’a co-écrit au jour le jour avec ses interprètes (Juliet Berto, Dominique Labourier, Bulle Ogier, Marie-France Pisier), laissant une large part à l’improvisation. Nous souhaitons travailler dans cet esprit de complicité, d’inventivité joyeuse et d’improvisation, entre nous deux et avec les artistes, en offrant un terrain de jeu commun le temps du montage où tous les paramètres visibles de l’exposition sont ajustables. Nous avons donc fait nôtre cette devise un peu désuète “Oeil de lynx et tête de bois”, comme une formule magique qui nous protège des espaces fermés et des gestes répétitifs.

That cool decline

OCCIDENTAL TEMPORARY précipite la fin d’ŒIL DE LYNX ET TÊTE DE BOIS qui, dans ce mouvement d’accélération, trouve sur place un nouveau titre : THAT COOL DECLINE. Emprunté à l’anagramme que Céline Vaché-Olivieri a composé à partir des lettres de l’HÔTEL OCCIDENTAL, remplaçant l’enseigne de l’hôtel, il anticipe un processus en cours. Le déclin prend plusieurs formes – déclin de l’exposition initiale, du décor, de l’hôtel… – plus ou moins visibles mais plutôt « cool », il annonce les renouvellements possibles générés par cette nouvelle partition.
Nous avons souhaité travailler dans cet esprit de complicité et d’improvisation joyeuse, entre nous deux et avec les artistes, profitant du temps du montage pour en faire un terrain de jeu commun. Dans cette impulsion, nous avons invité Anatole Barde, coordinateur des lieux, à être co-curateur de la nouvelle forme de l’exposition. Notre collaboration est une manière d’interroger le rôle du curateur qui n’est pas seulement celui du choix décisif, perspicace ou tenace (un œil de lynx, une tête de bois), et d’affirmer qu’il s’agit aussi de savoir prendre soin, au sens étymologique de “curare”, des oeuvres, des artistes, des autres curateurs, des visiteurs. C’est avec lui que nous investissons l’idée d’une forme curatoriale qui se situe moins dans un geste décisif que discret et que nous quittons la devise de Céline et Julie “œil de lynx et tête de bois” pour “that cool decline”.

Émilie Renard et Barbara Sirieix


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